Introduction
Après un an de pontificat, l’encyclique de Léon XIV était attendue, ne serait-ce que pour respecter la coutume qui veut que chaque Pape publie sa première encyclique au cours de sa première année de pontificat. Les références à Léon XIII ayant été nombreuses durant cette année, des mentions à son lointain prédécesseur étaient attendues. Quelques lignes sur l’intelligence artificielle l’étaient également, les questions relatives à ses potentialités, son usage et sa compréhension ne cessant d’enfler avec ses progrès et la diffusion de son utilisation.
Le Pape n’a déçu aucun de ces pronostiqueurs, puisqu’il cite son illustre prédécesseur et centre le troisième chapitre de son ouvrage sur l’IA en l’intitulant : TECHNIQUE ET MAÎTRISE, LA GRANDEUR DE LA PERSONNE HUMAINE FACE AUX PROMESSES DE L’IA.
Beaucoup en restent là, estimant que l’encyclique a pour unique sujet l’IA, d’autant que la plupart des discours accompagnant la publication de l’encyclique se limitent à ce sujet. Il est possible d’en avoir une lecture différente, sans pour autant exclure ce sujet de notre réflexion, d’autant que les 5 chapitres de l’encyclique ne lui sont pas tous dédiés. Rappelons-en les titres : UNE PENSÉE DYNAMIQUE FIDÈLE À L’ÉVANGILE ; FONDEMENTS ET PRINCIPES DE LA doctrine sociale de l’Église ; technique et maîtrise, la grandeur de la personne humaine face aux promesses de l’IA ; préserver l’humain dans la transformation, vérité, travail, liberté ; la culture du pouvoir et la civilisation de l’amour.
I L’Église et le monde
Un texte papal semblant se concentrer sur l’IA invite à se demander s’il est bien du rôle de l’Église de réfléchir au monde contemporain. Ne devrait-elle pas se focaliser plutôt sur le spirituel et ses problèmes internes ? La réponse du Pape est claire : À tous les fidèles catholiques, à tous les chrétiens, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, j’adresse un appel vibrant : ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre époque (n° 16). Il ne s’agit donc pas seulement d’essayer de penser le monde de manière exclusivement intellectuelle, mais d’y œuvrer, quitte à se salir les mains, et de ne pas demeurer dans une tour d’ivoire spirituelle même si les réalités terrestres possèdent une consistance et un ordre qui leur sont propres (n° 20). Les fidèles catholiques ne doivent pas hésiter à sortir dans le monde et à allier les résultats de la recherche scientifique à la force de l’Évangile pour discerner ce qui favorise réellement la vie des personnes et des communautés (n° 23).
Le dialogue entre l’Église et le monde est possible grâce à la doctrine sociale de l’Église qui s’offre comme soutien au discernement commun, en aidant à reconnaître et à promouvoir ce qui sert la dignité des personnes, la vitalité des communautés et le bien de tous (n° 24). À tous ceux qui pensent que le terme doctrine a une connotation par trop dogmatique, R Prévost dans la préface à La doctrine sociale de l’Église, son histoire et son enseignement, définissait ce terme comme une réflexion sérieuse, sereine et rigoureuse sur un objet d’étude, car une doctrine cherche à transmettre une connaissance sûre, ordonnée et systématique de quelque chose. La doctrine n’est donc pas une opinion, mais une tentative d’atteindre la vérité sur un sujet. Le Pape précise également que cette doctrine sociale de l’Église n’est pas un recueil de principes et de normes à appliquer, mais un chemin de discernement communautaire (n° 27).
Pratiquement, conformer nos actions à l’évangile nous permet d’instaurer un ordre social plus juste, étant entendu que l’évangélisation ne concerne pas seulement les personnes mais aussi les structures de la vie en société (n° 30) par lesquelles des injustices peuvent être commises (n° 31). Suivre l’évangile et la doctrine sociale de l’Église permet le développement humain, ce dernier se comprenant comme le passage de conditions de vie moins humaines à des conditions plus humaines (n° 35). L’évangile fournit ainsi les critères permettant de reconnaître ce qui humanise ou déshumanise, ce qui libère ou opprime au sein de situations sans cesse renouvelées (n° 36) et la réflexion sur la doctrine sociale de l’Église aide à préserver la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle (n° 46). En effet, parce que la dignité humaine est inaliénable, les idéologies qui la conditionnent à l’efficacité ou la performance de chacun ne peuvent être considérées comme chrétiennes (n° 51).
II L’humanité face à la révolution numérique
Depuis plusieurs années, l’humanité est engagée dans une révolution numérique qui, comme toutes les révolutions (agricole, industrielle) prend du temps et voit ses développement s’améliorer au fil du temps. Après l’informatisation et la diffusion de l’internet, l’IA marque une nouvelle étape de la révolution numérique en s’appuyant sur un indéniable progrès technique.
S’il n’est pas question de refuser ce progrès, il ne faut pas en faire un absolu ni même le critère d’appréciation des différentes actions réalisées. Sa mise en œuvre exige un discernement quant à la vision anthropologique qui le guide et aux fins qu’il poursuit (n° 94) car la création ne peut être un objet d’exploitation ni les personnes des rouages d’un système qui doit être toujours rendu plus performant (n° 92).
La concentration du pouvoir dans quelques mains peut être critiquée, car une telle concentration rend le pouvoir de plus en plus opaque et augmente le risque d’un développement faussé qui engendre de nouvelles dépendances, des exclusions, des manipulations et des inégalités (n° 95). On comprend mieux alors l’importance du développement de la doctrine sociale de l’Église, ses principes (la dignité inaliénable de la personne, le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale) devenant des critères pour évaluer les nouveaux scénarios à venir (n° 96).
Attendre des miracles de l’IA est d’autant plus inutile qu’elle est, elle aussi, limitée, malgré son pouvoir redoutable qui allie à une apparente objectivité (n° 100) la possibilité de redéfinir les limites des possibilités humaines en décidant, de façon autonome, qui est méritant (n° 103).
Sa neutralité n’est qu’apparente, la mise en œuvre d’un dispositif technique débutant toujours par la définition de ce qu’il mesure, ignore, optimise, et l’établissement de critères de classement (n° 104). Il ne suffit donc pas d’aligner l’IA sur les valeurs humaines (n° 107), elle ne respectera la dignité humaine que si, à chaque étape, de la conception à l’utilisation, les responsabilités sont définies (n° 105).
Mettre en œuvre la doctrine sociale de l’Église lorsqu’on utilise l’IA permet de limiter les risques (n° 109) et de la soustraire à la logique de compétition armée défendue notamment par le manifeste de Palantir ce que le Pape qualifie de désarmement de l’IA (n° 110).
Ce désarmement permet d’éviter son utilisation néfaste, mais aussi que le paradigme technocratique dans lequel nous sommes plongés, renforcé par la révolution numérique et l’IA, fasse passer pour juste et normale une vision anti-humaine, selon laquelle la plénitude de la vie consisterait à avoir plus, à réduire la fragilité, à éliminer l’imprévu, à contrôler chaque chose (n° 112).
L’apparente infinitude de l’IA n’est qu’un leurre, car elle est le produit d’êtres finis qui repoussent effectivement leurs limites, mais ne peuvent les supprimer. C’est pour cela que le transhumanisme et le posthumanisme, archipel d’îles conceptuelles différentes ayant pour principe commun la centralité de la technique et le rêve de dépasser les limites humaines (n° 116), bien loin d’enrichir l’être humain le rendront plus seul et plus exposé aux logiques de domination et d’exclusion (n° 113).
L’IA pouvant générer des faux, plus vrais que nature, la question de la vérité est d’importance. Rechercher la vérité des faits est indispensable à l’établissement d’une communication juste (n° 132) et accompagne la démocratie (n° 134). Pour ne pas être dépassé par les mensonges et faux-semblants induits par une utilisation désordonnée de l’IA, l’humanité se doit de maîtriser ces outils en partant du principe que la vérité est un bien commun et non la propriété de ceux qui détiennent le pouvoir ou la visibilité (n° 137). L’éducation à l’IA passe alors par l’éducation à décider quand et pourquoi l’utiliser (n° 140).
L’indispensable discernement dans les cas d’utilisation de l’IA contrebalance les risques et permet de bâtir un monde plus humain. Pour cela, il faut redécouvrir la vérité comme bien commun, protéger la dignité du travail et préserver la liberté contre toute dépendance et toute marchandisation (n° 131).
La cité commune fondée sur le bien commun nécessite d’accepter les limites et la fragilité de l’humanité qui ne sont pas des erreurs à corriger (n° 12), de bâtir sur le roc de la relation avec Dieu (n° 11) et d’adapter un langage évangélique qui évite les mots qui humilient ou opposent (n° 14).
Ce monde plus humain ne verra pas l’abolition du travail, dimension fondamentale de l’expérience humaine (n° 154) et à travers lequel la personne développe de nombreuses dimensions de son existence (n° 148), quand bien même la technologie peut la soulager de travaux pénibles répétitifs ou dangereux (n° 152). L’accès au travail pour tous doit demeurer un objectif prioritaire des politiques publiques (n° 154) et si les aides aux pauvres sont nécessaires dans les situations d’urgence, elles ne peuvent être la seule réponse publique à la question de l’accès au travail (n° 149).
Face à la révolution générée par l’IA, les pouvoirs publics ne peuvent se contenter de réagir à la disparition des emplois, ils doivent l’anticiper (n° 156), étant entendu que la liberté économique doit toujours être mesurée à l’aune du bien commun et de la dignité de chaque personne (n° 157). Comment faire ? En adoptant comme critères la transparence et la responsabilité, l’inclusion et l’accès, la correction des déséquilibres créés par la concentration de la richesse et du pouvoir par la fiscalité, la protection sociale et les politiques industrielles (n° 164). L’État doit ainsi soutenir l’activité des entreprises par des politiques adaptées (n° 168) et des mesures garantissant les rythmes humains doivent être intégrés dans les politiques de l’emploi (n° 169).
III Conséquences
Alors que nous vivons une époque de grande cécité spirituelle et culturelle (n° 204), il est important de contrer l’exaltation de la puissance que favorise l’IA et qui mène à l’édification de pouvoirs irresponsables et néfastes pour l’humanité.
Ces pouvoirs émergents exaltent la puissance à tout prix, quitte à reléguer le bien commun de l’humanité au second plan, ce qui les amène à faire peu de cas de « victimes collatérales » des guerres qu’ils mènent (n° 188). Ils prétextent l’immatérialité de l’IA pour s’exonérer de leur responsabilité, oubliant que dans le monde de l’IA, rien n’est immatériel ou magique, car tout provient d’une longue chaîne de médiations, d’un vaste réseau de ressources naturelles, d’infrastructures énergétiques et, surtout, de personnes (n° 172). Cachés derrière cette apparente immatérialité, la gravité objective des faits leur importe peu (n° 207), alors qu’elle risque de mener l’humanité à de nouvelles formes d’esclavage. Constitue ainsi un test décisif pour le discernement éthique de l’IA et de la transformation numérique l’éventuel passage de la liberté à l’esclavage (n° 174).
Réfléchir à la puissance, c’est aussi réfléchir à la liberté qui n’est pas qu’une question intérieure mais également une question publique. Elle exige des règles claires, de la transparence, des voies de recours et des limites proportionnées à l’utilisation des technologies intrusives, afin que la technique reste au service de la personne et ne devienne pas une forme d’emprise des consciences (n° 171).
Afin d’éviter ce sombre avenir dans lequel une partie de l’humanité pourrait être réduite en esclavage, il est urgent de passer de la culture de la puissance à une véritable culture de la négociation (n° 221) ce qui constitue un projet exigeant (n° 186). Cette culture de la négociation fait attention aux autres, a recours au dialogue (n° 219), à la participation de chacun (n° 215), y compris des victimes dont la voix permet de prendre conscience de l’abîme du mal (n° 217). La connaissance des sciences sociales, notamment de l’Histoire, est indispensable pour que la violence ne soit pas considérée comme propre (n° 192).
Un travail de discernement est tout aussi nécessaire, et peut s’appuyer sur différents critères : Le premier concerne la responsabilité personnelle. Le deuxième critère concerne le délai du jugement moral. Le troisième critère est l’identification et la protection des civils (n° 199). Conjugué à la traçabilité (n° 200), il permet alors de mettre chacun face à ses responsabilités.
Le véritable réalisme auquel nous sommes appelés, qui n’est ni un idéalisme politique ni du cynisme, distingue d’abord les intérêts, les peurs, les entraves et les rapports de force, ce qui lui permet d’évaluer ce qu’il peut obtenir et par quelles étapes. Il recherche les voies praticables pour aboutir à la paix (n° 218) et ne prétexte pas l’immensité des problèmes pour ne pas agir (n° 212). Pour aboutir à la paix, chacun peut explorer cinq pistes de responsabilité quotidienne et publique : désarmer les mots, construire la paix dans la justice, adopter le regard des victimes, cultiver un sain réalisme, relancer le dialogue et le multilatéralisme (n° 213).
Conclusion
Si l’encyclique parle bien de l’IA, elle n’en est cependant pas l’unique sujet. La magnifique humanité doit choisir, comme à chaque étape de son développement, entre la vie et la mort, mais le moment actuel est unique parce que, pour la première fois, elle est confrontée à une de ses œuvres qui peut la dépasser en savoir et en rapidité. L’homme est ainsi poussé au dépassement technique de ses limites, alors que Dieu descend dans notre histoire pour nous libérer de toute servitude en prenant sur lui nos faiblesses (n° 232). Il existe un véritable risque que l’humanité soit fascinée par cette nouvelle idole et retombe dans les travers identifiés par le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Déjà, des voix s’élèvent pour déléguer à l’IA un certain nombre de décisions, au motif qu’elle serait plus intelligente et plus rapide que l’humain.
Cette encyclique nous appelle à sortir de notre torpeur, à retrouver la richesse de la condition humaine (Nous avons renié l’homme, nous n’avons pas pris au sérieux les richesses de son esprit et de son cœur, qui sont les seules valeurs proprement humaines écrit Zundel dans L’évangile intérieur), la richesse du patrimoine de l’humanité et à l’utiliser pour bâtir un monde plus juste et de paix.